Anne Thomas, écrivain biographe, 36 ans.

Je pousse le portail du jardin public. Il est dix-huit heures et déjà la pénombre guette les allées bien entretenues du petit parc. Une heure de paix et de grâce avant que le gardien ne vienne nous chasser de l'enclave verte du cœur de la ville. Les promeneurs de cette dernière heure ne sont pas les passants du plein soleil. L'obscurité naissante invite à la mélancolie, au retour sur soi. Je m'assois aux pieds de la statue moussue, au croisement des chemins. Je ferme les yeux. Les graviers crissent à quelques mètres de moi. Je respire mes dernières secondes de silence. Elle s'est assise près de moi. Elle a attendu que j'ouvre les yeux, que je lui tende mon sourire. Très vite, elle me pose deux ou trois questions. Elle n'entend pas les réponses. Il s'agissait juste de ne pas être impolie. Les débuts sont timides comme à chaque fois, puis la voix s'assure d'être absolument écoutée. Le gardien ferme les grilles. J'emporte avec moi l'histoire d'une femme. Je n'ai que quelques heures pour l'écrire, avant que la saveur de la confidence ne s'évapore. J'aurai peut-être la chance de croiser à nouveau cette dame. Je lui tendrai alors les quelques feuillets d'amour, de fous rires et de souffrances que ses mots d'un soir ont fait naître. Partout, dans les jardins, dans le train, n'importe où, des inconnus se disent. Ils déposent leurs récits au creux de ma mémoire. Je récolte, presque malgré moi, le fil tendu de leurs paroles pressées. Beaucoup de textes se sont entassés dans mes tiroirs. Où et comment pourrais-je retrouver tous ces gens qui se sont assis à côté de moi ?
Pendant quelques années, j'ai moins bien écouté. Plus le temps et bien d'autres choses à faire. Ils sont revenus vers moi, ils m'ont invité sur le banc des histoires murmurées. Sans le savoir, ils m'ont ramené au centre de ma vie. Pour ne plus quitter ce banc, pour ne plus enfouir tous ces textes perdus au fond d'une vieille boîte, j'ai alors choisi d'être au grand jour l'écouteuse de vie. Je sais que, maintenant, ils attendent les pages de leurs récits. Ils ne disparaissent plus. Ils guettent le travail de leur écrivain, ils espèrent les lignes tracées dans l'encre de leur parole accueillie.[...]

Textes autobiographiques ( diffusion autorisée )